Activisme des ADF à Lubero : Kinshasa silencieux, le Dr Babah recadre les détracteurs du gouverneur Eva Somo
Depuis août dernier, les terroristes islamistes ADF intensifient leurs tueries contre la population civile dans le territoire de Lubero, au Nord-Kivu. Ces violences, qui ont fait des centaines de morts, ciblent particulièrement la chefferie de Baswagha et le secteur de Bapere, riches en ressources minières.
Alors que les rebelles tuent, pillent et enlèvent des civils innocents, la communauté se laisse diviser par des débats de positionnement politique qui visent à faire porter la responsabilité à l’autorité provinciale. Le docteur Babah Mutuza Lusungu, analyste politique indépendant, rappelle que ces polémiques cherchent à envenimer la situation et profitent aux rebelles ainsi qu’à certains politiciens qui utilisent cette crise à des fins électorales.
« Nous avons assisté à plusieurs opérations militaires depuis 2014 dans le but de neutraliser totalement ce groupe, avec très peu de succès. Plusieurs généraux ont été remplacés à la tête du commandement des opérations Sokola 1, sans succès réel. Les politiques se sont mêlés à cette situation, ce qui divise davantage le peuple. Ils ont dit par exemple que le maire honoraire Bwanakawa Masumbuko Nyonyi était complice des massacres et que son départ mettrait fin aux tueries. Les gens ont marché et organisé des villes mortes, mais après son départ rien n’a changé. Puis Kabila en était l’auteur et après son départ le massacre cesserait. Il est parti, rien n’a changé. Le gouvernement civil avait totalement échoué, on devait le remplacer par un gouvernement militaire. Le gouverneur Nzanzu Kasivita Carly est parti et le général Constant Ndima a été nommé, sans succès. Puis il a été question de la mutualisation des forces avec l’armée ougandaise pour un déploiement conjoint. Il y a eu des avancées, mais on continue quand même à tuer », décrit le Dr Babah.
Il condamne par ailleurs une campagne qu’il qualifie de sape contre le gouverneur, qui selon lui, détourne l’attention du véritable problème.
« J’ai vu apparaître d’un coup des messages condamnant, voire insultant l’actuel gouverneur militaire. Pour certains, il est l’unique responsable et ne fait pas bien son travail. Il doit être relevé de ses fonctions car il serait incompétent. J’ai vu des politiciens de tous bords , majorité, opposition, des députés provinciaux et nationaux, et même des membres de la société civile au front contre une seule personne. Ils attisent le feu sur le net et dans différents médias locaux. Moi j’appelle cela de l’hypocrisie politique et de l’amnésie collective entretenue. Les schémas utilisés avec Nyonyi et Carly veulent être reproduits pour des intérêts mesquins en vue d’un positionnement politique », ajoute-t-il.
Dans ce contexte de guerre, la retenue est nécessaire, suggère le Dr Babah, qui rappelle les défis auxquels le gouverneur fait face depuis sa nomination.
« Le gouverneur militaire a été nommé, vous le savez, après la chute de Goma. Il a hérité d’une province émiettée, sans bureau et sans ressources, car la moitié de la province est sous contrôle ennemi. Il a trouvé un gouvernement sans même une chaise ni un bureau. Tout était à refaire. S’il est vrai qu’il coordonne le commandement militaire, il n’est pas le chef d’état-major général des FARDC pour prendre les dernières décisions. L’armée est hiérarchisée et son ressort ne dépend pas de la province », lâche-t-il.
Dans sa réflexion, le docteur soulève plusieurs interrogations qui rappellent la responsabilité des autorités centrales dans une crise qui n’attire guère leur attention.
« Sincèrement, est-ce que c’est lui qui augmente les effectifs au Nord-Kivu ? Qui s’occupe de la ration et du carburant des militaires ? Est-ce que c’est lui qui achète les armes ? Qui finance les renseignements militaires ? De quoi parlons-nous ? Depuis la chute de Goma, est-ce que le ministre des Affaires humanitaires est venu s’enquérir de la situation ? Le gouvernement a-t-il envoyé de l’aide aux familles déplacées ? Après les carnages, le gouvernement central a-t-il déclaré même une journée de deuil national ou mis le drapeau en berne ? Avez-vous entendu les différents ministres du Nord-Kivu au niveau central faire des communiqués officiels ? Et les députés nationaux ? Tout ce fardeau doit-il être porté par le seul gouverneur militaire ? », poursuit-il.
Rappelant son passé sombre marqué par les guerres du génocide à l’entrée des troupes rwandaises, en passant par la rébellion de Mutebusi, le Dr Babah souligne une responsabilité générale inquiétante qui doit interpeller. Selon lui, la population doit renforcer sa vigilance en dénonçant les foyers de ravitaillement et les enrôlements forcés ou déguisés. A l’en croire, au-delà des faiblesses militaires et de l’inattention de Kinshasa, certains civils apportent un soutien aux rebelles par leur collaboration.
« Les jeunes et vieux qui aident les ADF, peu importe la raison, sont coupables. Le gouvernement central, qui ne met pas en place un cadre pour accompagner sa jeunesse, les politiciens du Nord-Kivu qui ne servent que leurs intérêts et ceux de leurs familles, les députés qui ne sensibilisent pas leurs bases sur le danger d’adhérer à ces mouvements subversifs et qui passent leur temps à insulter le gouverneur, les ministres qui ne parlent pas assez de la vraie situation que nous traversons, le cabinet du gouverneur qui ne communique pas assez sur tout le travail qu’il abat et qui ne favorise pas la symbiose entre ce fils du terroir et ses frères, et tous ceux qui savent la réalité de ces massacres mais préfèrent avoir un bouc émissaire au nom de Kakule Somo Evariste, ont une part de responsabilité», dit-il.
Dans son analyse, le retour de la paix est possible et ne doit pas rester un slogan. Selon lui, tous doivent se mettre au travail au lieu de se diviser jour après jour.
Cette réflexion souligne la nécessité de l’unité pour vaincre ce fléau. Elle met en avant une responsabilité collective et pointe le silence de Kinshasa, qui crée parfois un flou entraînant des divisions internes. Aujourd’hui comme hier, le Dr Babah Lusungu s’active dans la sensibilisation pour une prise de conscience collective face aux défis qui perdurent à l’est du pays.
Azarias Mokonzi