État de siège : plusieurs millions détournés pour quels résultats ?
En vigueur depuis mai 2021, l’état de siège fait l’objet de critiques virulentes au sein de la société civile et dans les salons politiques à Kinshasa. Près de trois ans après son instauration, beaucoup estiment que cette mesure n’a pas produit les résultats escomptés au Nord-Kivu et en Ituri, deux provinces confrontées à une escalade de la violence depuis plusieurs décennies.
Dans une série d’enquêtes menées par Tazamardc.net, plusieurs sources ont révélé que la situation sécuritaire s’est aggravée pendant l’état de siège, par rapport à une période normale. Les attaques se sont multipliées dans ces deux provinces, perpétrées par des groupes armés locaux et étrangers à l’encontre de la population civile et des Forces Armées congolaises.
En Ituri, par exemple, c’est pendant l’état de siège que le trafic sur la route nationale numéro 4 a été considérablement réduit en raison des attaques des ADF. Ces attaques ont causé la perte de nombreux capitaux à travers les incendies qu’ils ont orchestrés lors de leurs assauts.
« Les herbes ont déjà envahi la route Beni-Bunia. Le trafic est très timide à la suite de ces attaques. Plusieurs personnes ont déjà perdu leurs capitaux sur ce tronçon routier. Même des convois sont sabotés par ces rebelles », a-t-il révélé.
L’état de siège et son échec cuisant
Décrété pour restaurer l’autorité de l’État, l’état de siège n’a pas été à la hauteur de sa mission, déclare le docteur Babah Mutuza Lusungu, analyste politique indépendant. Il précise qu’en dépit de cette mesure, les attaques contre les civils se multiplient.
« Les groupes armés se sont intensifiés, les rebelles continuent d’attaquer et l’insécurité est omniprésente. Des morts sont enregistrés tous les jours, et nous devons dire que le résultat est mitigé. Je crois que l’état de siège est maintenu parce qu’il n’y a pas d’alternative ; après, que va-t-on déclarer ? », s’est-il interrogé.
Il pense que les conditions nécessaires n’étaient pas réunies pour que cette mesure soit instaurée.
« Cette mesure a été décrétée de manière précipitée, l’État ne s’était pas bien préparé. Le résultat est vraiment mitigé », déclare Dr Babah, qui estime que même en période normale, rien ne rassure.
« Comment ces responsables doivent-ils se comporter dans une ville qui n’a pas, par exemple, de véhicules suffisants pour la police ? Même si ce sont les civils qui prenaient les responsabilités, il n’y aurait pas de solution. L’État doit s’organiser, c’est la meilleure façon de mettre fin à l’insécurité », a-t-il ajouté.
Des détournements
Au cours de la plénière du lundi 7 octobre 2024, le député national Mbindule Mitono Crispin a attiré l’attention de l’Assemblée nationale sur la gestion des fonds alloués à l’état de siège. Il a rappelé que des détournements sont signalés dans ces deux provinces sous état de siège.
Selon lui, « il y a des millions de dollars qui sortent de Kinshasa comme frais de fonctionnement de cet état de siège, mais ces millions sont consommés à Kinshasa. Je prends le cas de 33 millions de dollars qui avaient été alloués en 2021, mais lorsque nous avons mené des enquêtes avec l’ancienne commission défense et sécurité, nous avons constaté que sur ces 33 millions, seulement 4 millions avaient été transférés, le reste ayant disparu. » Il a demandé l’ouverture d’une enquête sérieuse sur la destination de ces fonds.
« Il est nécessaire de former une commission d’enquête sur les fonds destinés à l’état de siège. Lorsque nous commencerons cette enquête, vous verrez même ceux qui sont là comme autorités de l’état de siège demander à être révélés », a déclaré Crispin Mbindule.
Dans ce même registre, l’élu de Butembo estime que la gestion de l’état de siège ternit l’image du chef de l’État, malgré sa volonté de ramener la paix dans cette partie du pays.
« La gestion de l’état de siège est en train de ternir l’image du chef de l’État, qui est le commandant suprême des FARDC, parce que toutes les directives opérationnelles qu’il donne ne sont pas appliquées », a-t-il regretté.
L’élu de Butembo a également proposé l’interpellation par l’Assemblée nationale de deux gouverneurs.
» Je suis d’accord que l’état de siège soit évalué, mais que cela se passe ici. On appelle les deux gouverneurs militaires et on les pose des questions sur la gestion de l’état de siège »
Plusieurs autres députés ont appelé à la sagesse de l’Assemblée nationale sur la levée de cette mesure qui a démontré ses limites. A Goma par exemple l’insécurité urbaine a exacerbée, des hommes armés opèrent en toute quiétude au coeur de la ville la journée comme la nuit, des civils sont assassinés, extorqués de leurs biens par des inconnus armés que les autorités ont du mal à démanteler définitivement.
Azarias Mokonzi