Santé mentale à Beni : L’autre urgence humanitaire oubliée face à la terreur des ADF
L’horreur des massacres perpétrés par les Forces démocratiques alliées (ADF) dans la région de Beni ne s’arrête pas au crépitement des armes. Au-delà des pertes matérielles et humaines, une crise sanitaire silencieuse ronge les survivants : celle de la santé mentale.
Dans un entretien accordé à Tazamardc.net ce mardi 11 août 2026, le psychologue clinicien Eugène Vomba tire la sonnette d’alarme sur les traumatismes complexes qui s’enracinent au sein de la communauté et plaide pour une réponse psychosociale urgente et durable.
Selon l’expérience clinique acquise sur le terrain par Eugène Vomba, le traumatisme des survivants persiste bien après la fin directe des violences. Les attaques répétées des ADF imposent aux familles une succession de deuils, des déplacements forcés et la perte totale de leurs moyens de subsistance.
« Cette succession de violences engendre ce que la littérature clinique qualifie de traumatisme complexe », explique le psychologue.
Contrairement à un choc isolé, ce traumatisme s’insinue dans le quotidien des victimes et s’avère beaucoup plus profond et durable.
Dans sa pratique, le clinicien observe des symptômes alarmants chez les patients notamment la reviviscence des scènes de violence et cauchemars constants
Hypervigilance, peur chronique et sursauts au moindre bruit, évitement des lieux du drame et isolement social.
Sans une prise en charge appropriée, ces manifestations évoluent fréquemment vers des troubles de stress post-traumatique (TSPT), des dépressions graves, des troubles anxieux ou des comportements addictifs et psychotiques chez les plus vulnérables.
À Beni, le processus de reconstruction psychique est constamment entravé. Les survivants continuent de vivre dans des zones à risque ou dans une extrême précarité.
Eugène Vomba souligne que chaque nouvelle alerte sécuritaire ou simple rumeur d’attaque ravive instantanément les blessures. Le traumatisme reste actif car la menace, elle, n’a jamais totalement disparu.
À cela s’ajoute une détresse économique chronique. La perte d’un parent, d’une terre agricole ou d’un foyer empêche la satisfaction des besoins fondamentaux. Pour l’expert, la guérison mentale est intrinsèquement liée à l’amélioration des conditions de vie matérielles des populations.
Face à ce tableau sombre, le soutien psychosocial ne doit plus être considéré comme un simple réconfort temporaire. Eugène Vomba le définit comme une véritable intervention de santé publique indispensable pour restaurer les capacités d’adaptation des communautés.
Ce protocole d’accompagnement comprend les premiers secours psychologiques et les consultations individuelles, les groupes de parole et les séances de psychoéducation, les visites à domicile et le renforcement du soutien familial et l’orientation des cas critiques vers des soins psychiatriques spécialisés.
Au-delà de la guérison, cette prise en charge précoce agit comme un bouclier préventif. Elle permet de réduire les violences intrafamiliales découlant de la souffrance psychologique, de limiter les addictions, de favoriser le maintien des enfants à l’école et de consolider la cohésion sociale.
Les enfants de Beni paient le tribut le plus lourd. Qu’ils aient été témoins directs ou non des massacres, ils absorbent la détresse profonde de leurs parents. Grandir dans un environnement marqué par la mort et les déplacements forcés perturbe gravement leur développement émotionnel, scolaire et relationnel.
« Le risque majeur est que le traumatisme se transmette d’une génération à l’autre », prévient Eugène Vomba.
Les enfants manifestent une perte de confiance précoce envers le monde adulte qui nécessite une attention spécifique.
Pour notre source, la réponse à la crise de Beni ne peut plus se cantonner aux seuls volets sécuritaire et médical d’urgence. La reconstruction de cette communauté meurtrie exige une approche multidisciplinaire unissant psychologues, psychiatres, travailleurs sociaux, leaders communautaires et institutions publiques.
« La reconstruction d’une communauté passe aussi par le rétablissement de sa santé mentale », insiste le psychologue clinicien.
Azarias Mokonzi