Massacre de Kasika, 28 ans après : Denis Mukwege exige justice pour briser l’impunité, face aux mêmes rebelles
Le 24 août 1998, le village de Kasika, situé dans le groupement de Luindi au Sud-Kivu, basculait dans l’horreur. Ce jour-là, l’armée rwandaise et ses alliés rebelles du RCD massacraient cruellement des centaines de civils innocents, parmi lesquels le Mwami François Mubeza, sa famille, des prêtres et des fidèles de la paroisse catholique.
Vingt-huit ans plus tard, le constat reste dramatique : les larmes des survivants n’ont toujours pas été séchées par la justice.À l’occasion de ce triste anniversaire, le Prix Nobel de la Paix, le Dr Denis Mukwege, brise une nouvelle fois le silence pour exiger la fin de l’impunité et l’instauration d’une paix durable en République démocratique du Congo.
« Les noms et les structures changent, mais les populations congolaises continuent de subir les massacres, les violences sexuelles, les déplacements forcés et la destruction de leurs villages. Ces agressions criminelles chroniques doivent être reconnues et sanctionnées.
L’impunité est au cœur de cette tragédie. Lorsque les auteurs et les commanditaires de crimes aussi graves ne sont jamais jugés, le message envoyé est que les crimes peuvent être répétés sans conséquence », a-t-il regretté.
Pour le Dr Mukwege, commémorer Kasika ne peut plus être un simple devoir de mémoire. Les cérémonies annuelles ne doivent pas se limiter à des pleurs stériles. La mémoire des victimes doit se transformer en une exigence absolue de justice.Vingt-huit ans après le drame, le refus de l’oubli devient un acte de résistance.
Laisser la poussière du temps s’accumuler sur ces crimes constituerait une seconde injustice, un second assassinat moral envers les victimes et leurs descendants. Le message est clair : la mémoire doit être le carburant de l’action judiciaire.
Face à l’inertie globale, un appel solennel est lancé à la fois au gouvernement de la RDC et à la Communauté Internationale. Il leur est demandé de sortir de la léthargie et de mettre enfin en œuvre les recommandations du Rapport Mapping des Nations Unies, resté trop longtemps dans les tiroirs.Cet appel exige des enquêtes sérieuses sur l’ensemble des crimes de sang commis au cours des trente dernières années dans l’Est du Congo. Les auteurs matériels et les commanditaires intellectuels doivent être poursuivis et traduits en justice, sans distinction de leur nationalité congolaise ou étrangère, et peu importe leur statut, qu’ils soient chefs de groupes armés ou hauts responsables étatiques.
« Depuis près de trente ans, une même logique se répète : le recours à des groupes armés congolais et étrangers comme instruments d’une stratégie régionale, permettant au Rwanda d’intervenir en RDC tout en dissimulant ou en minimisant sa responsabilité directe. Hier, l’AFDL puis le RCD-Goma ; ensuite le CNDP ; puis le M23 ; aujourd’hui encore, le M23 sous la bannière de l’AFC-M23-Twiraneho / Red Tabara. », a poursuivi le Dr Mukwege.
Pour matérialiser cette volonté, la création d’un mécanisme judiciaire robuste et crédible est indispensable pour juger les crimes du passé et du présent.
Le plaidoyer soutient la mise en place de structures adaptées, notamment :Une juridiction pénale spéciale ou internationalisée.
« Commémorer Kasika ne peut donc être un simple devoir de mémoire. La mémoire doit devenir une exigence de justice.
Nous appelons la République démocratique du Congo et la Communauté Internationale à mettre en œuvre les recommandations du Rapport Mapping, à enquêter sur les crimes commis au cours des trente dernières années et à poursuivre leurs auteurs et leurs commanditaires, qu’ils soient congolais ou étrangers, membres de groupes armés ou responsables étatiques.
Nous appelons également à la création d’un mécanisme judiciaire crédible pour juger les crimes du passé et du présent, notamment une juridiction pénale spéciale ou internationalisée, ainsi que des chambres mixtes ou hybrides au sein des juridictions congolaises.
La justice transitionnelle doit impérativement garantir aux victimes quatre droits fondamentaux : la vérité, la justice, les réparations et les garanties de non-répétition.
Le message final du Dr Denis Mukwege résonne comme un avertissement pour l’avenir de la région des Grands Lacs. La paix durable en RDC ne pourra jamais être bâtie sur les fondations mouvantes de l’impunité, du compromis politique et des doubles standards internationaux.
Azarias Mokonzi